Les causes
La durée de la gestation chez la chienne est de 63 à 70 jours, autant vous dire que le développement du cerveau du chiot in utero est très, très rapide. Les neurones, à la naissance du chiot, ne sont pas à leur plein potentiel et ont une capacité à transmettre et à envoyer des impulsions électriques assez limitée. Cela ne veut pas dire que le chiot ne ressent rien mais que son fonctionnement neurologique est de forme très simples puisque les sens ne sont pas encore mature.
Les réponses aux stimuli sont uniquement basés sur des reflexes innés et la capacité d'apprentissage du chiot à la naissance est relativement faible.
Cela ne va durer que très peu de temps car le chiot va se développer très vite.
Le nombre de connexion d'un seul neurone chez le chiot passe de quelques centaines vers dix jours à plusieurs milliers vers un mois de vie. Ces connexions seront stabilisées une fois que les neurones seront tous protéger par une gaine de protection appelée gaine de myéline. C'est elle qui va optimiser la conduction de l'influx nerveux entre les neurones et la rapidité de la transmission de l'information. Le stock optimal de neurones myélinisés est obtenu aux environs de 8 semaines.
S'en suit une phase dite de plasticité neuronale, qui peut durer jusqu'à 18 mois. Grace à la stimulation sensorielle du chiot/jeune chien, le cerveau va acquérir la capacité à modifier et réorganiser les connexions et les réseaux neuronaux en fonction des situations, des nouveaux apprentissages etc.
Si, à partir de ses 4 à 8 semaines jusqu'à ses 18 mois environ, le chien n'est pas assez stimulé sensoriellement (ATTENTION : le trop est l'ennemi du bien ! la sur-stimulation peut également avoir des effets dévastateur. Dans le vie tout est une histoire de dosage), le stock de neurones myélinisés reste limité, la phase de plasticité est incomplète et la capacité du chien à s'adapter à des situations nouvelles sera très limitée. Le cerveau n'ayant une malléabilité que très limité, celui-ci réagira par un réflexe inné de stress et de défense
Les symptômes
Le symptôme principal est une impression que le chien a peur de tout. Chaque situation nouvelle est une grande source de stress : vacances, personnes inconnues, bruits soudains, vélo, oiseau qui passe etc.
Et surtout, le chien va réagir à cela par une réactivité démesurée, en intensité comme en durée.
Tant que le chien est dans un milieu connu, dans une routine, tout va bien, il est probablement le chien le plus gentil et le plus "normal" du monde. Dès qu'il se retrouve dans une situation inconnu, qui pour nous semble banale (une chaise qui se renverse) le stress violent que cela engendre chez lui le transforme en un tout autre individu.
Dr Jekill and Mr Hyde !
Sauf que Mr Hyde version chien peut prendre de multiples facettes : inhibition (le chien se fige ou se cache), fuite ou encore agressivité (dans ce cas, le chien, aveuglé par son instinct de survie et les hormones du stress ne reconnaît même plus son humain et l'issue peut alors être bien compliquée pour tous).
Ce syndrome présente plusieurs degré d'atteinte et de gravité et les symptômes peuvent évoluer dans le temps, disparaître et revenir sans raison apparente.
Les solutions, cas concret
M. souhaite adopter un chien adulte et faire une bonne action en adoptant un chien réformé d'élevage. Elle trouve une annonce décrivant le chien de ses rêves, bien sous tout rapport et encore jeune qui plus est (2 ans). Ok avec les autres chiens et avec les humains, affectueux malgré un tempérament que l'éleveuse décrit comme un peu peureux. L'éleveuse s'en sépare pour réduire son élevage et est prête à lui livrer.
M. saute sur cette occasion en or et rdv est pris dans une ville proche de chez elle pour la livraison du chien.
L'éleveuse sort Octobre du coffre de son véhicule et
à peine M. approche sa main de celui-ci pour faire connaissance qu'il commence à grogner, toutes dents dehors. L'éleveuse semble très surprise (J'ai moi-même contacté ensuite l'éleveuse après que M. ai fait appel à moi et celle-ci semblait sincère, elle ne reconnaissait pas Octobre, d'habitude si amical et "docile"). Le chien, lui, semble très inquiet, il tire sur sa laisse, essaye de s'enfuir et, n'y arrivant pas, de mordre tout ce qui passe à sa portée.
Elles décident ensemble de faire un tour avec le chien dans un lieu plus calme et de voir s'il peut s'apaiser un peu mais rien n'y fait.
M. choisit de laisser sa chance au chien et demande à l'éleveuse de bien vouloir se charger de le mettre dans sa voiture.
Durant le trajet, elle a la bonne idée de me contacter pour m'exposer la situation et compte tenu de l'âge du chien, de sa réaction et du fait que l'éleveuse lui a clairement dit que Octobre n'était jamais sorti de l'élevage (sans prendre conscience de l'impact, elle semblait plutôt croire que cela avait été bénéfique pour lui) à part pour aller chez le vétérinaire et une fois en exposition (ou il a été recalé malgré ses aptitudes car le juge l'a considéré comme trop peureux), je comprends très vite de quoi il s'agit.
Je rejoins M. chez elle et je suis présente à l'arrivée du chien.
Par chance, elle a déjà 2 chiennes (qui vont être d'un grand secours pour le travail effectué par la suite) et je lui conseille de ne surtout pas tenter de toucher le chien, de se garer directement dans son jardin, de barricader celui-ci pour éviter les évasions, de laisser ses chiennes venir accueillir Octobre. Nous ouvrons, avec douceur mais promptitude, la porte du coffre et Octobre qui tremblait de peur et de stress dans la voiture se précipite vers les chiennes et semble tout à coup devenir un autre chien. Son corps se détend, la queue haute et mobile, les interactions avec les chiennes sont franches et assurées.
Je conseille donc à M. de garder le chien dehors dans le jardin avec ses chiennes (environnement calme et qui ressemble à ce qu'il connait) en veillant à ce qu'aucune autre personne qu'elle-même ne vienne "troubler sa quiétude" et uniquement par l'apport de nourriture.
Mon objectif est de concentrer le peu de malléabilité du cerveau du chien sur l'adaptation à M. afin qu'il trouve rapidement un autre point de repère que les chiennes.
Au bout de quelques jours, Octobre vient de lui-même au contact de sa nouvelle humaine. Au bout de quinze jours elle peut lui mettre une laisse sur le collier qu'il porte en permanence et l'emmener se promener avec les chiennes dans un endroit calme mais ne peut toujours pas le toucher.
Elle redoute le rendez-vous pris chez le vétérinaire prochainement. En repensant aux information donnée par l'éleveuse je propose d'accompagner M. et Octobre chez le vétérinaire. Cela confirme mon intuition ! Adieu le méchant Mr Hyde, le Dr Jekyll est revenu :)
Le chien est comme un poisson dans l'eau, il monte sur la table du vétérinaire avec plaisir et se laisse ausculter. Nous en profitons pour travailler le contact physique.
Après deux séances de travail chez le vétérinaire, M. peut toucher son chien de partout. Celui-ci montre toujours quelques réticences mais se laisse brosser et manipuler en douceur, sans essayer de s'enfuir ni de mordre.
Je vais donc baser la suite du travail sur un apport progressif, en durée et en intensité de stimuli nouveaux, (Bruits, humains, objets qui bougent à coté de lui etc.) dans un contexte connu et avec de très nombreuses répétitions afin de stimuler le chien à développer de nouvelles connexions neuronales en douceur. Tout le challenge réside dans le dosage pour maitriser le niveau de stress du chien (trop haut, l'inné reprend le dessus et les apprentissages sont bloqués par les hormones de stress, et cela risque de conditionner le chien sur des comportements parasites liés à la peur).
M. et les 2 chiennes servent de référent, de "support connu" pour le chien dans les cas ou on ne peut pas travailler en terrain connu (ville, déplacement en voiture etc.)
Après trois années de travail très progressif (patience, dosage, progressivité et répétitions nombreuses sont les maitres mots de la réussite) le chien s'adapte de plus en plus facilement aux situations nouvelles. Il commence à aller de lui-même vers les inconnus et peut se promener en ville sans stress.
M. a parfaitement respecter le rythme du chien, sans jamais forcer, en l'observant pour décrypter le moment ou cela devenait trop pour lui.
Sa capacité d'apprentissage (très lente) a été également respectée.
J'ai encouragé M. a persévérer et à ne pas baisser les bras, à accepter que ce travail pouvait prendre de nombreuses années, voir ne pas marcher.
Cela lui a permis, petit à petit, de développer la patience et le calme suffisant mais aussi de lâcher les attentes qu'elle avait de cette relation pour que ses interactions avec le chien soient toujours positives et cela a porté ses fruits.
Le chien ne sera jamais guéri, c'est un fait, mais l'évolution est là et il peut maintenant avoir une vie confortable dans un monde d'humain.
Lorsque je demande à M. si, en connaissance du travail à fournir, elle recommencerait l'expérience, elle dit qu'avec tout ce qu'elle a appris sur elle-même grâce à Octobre et au travail que nous avons fait ensemble, tout ce qu'elle a apporté à son chien et ce lien de confiance et de respect unique qu'ils ont créé, OUI, elle recommencerait les yeux fermés :) !
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